exo-communications (sur all incomplete)

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« Toute propriété est une perte car toute propriété est la perte du partage ».

Stefano Harney et Fred Moten, All Incomplete

Ceci est moi. – Voici le premier paragraphe de All Incomplete, l’ouvrage de Stefano Harney et Fred Moten paru en 2021, qui constitue un nouveau geste d’attaque radicale contre la propriété :

« Le premier vol se présente comme la propriété de plein droit. Il s’agit du vol de la vie charnelle, materrestre (earth(l)y), qui est ensuite incarcérée dans le corps. Mais il s’avère que le corps n’est que le premier problème que pose la question de l’agent principal. Le corps n’est qu’un surveillant, un facteur, un surintendant au service du vrai propriétaire, celui qui possède la terre, l’individu dans sa conceptualité nocive et pesante. Le terme juridique pour ce problème de l’agent-principal est l’esprit (mind). À cet égard, la désignation par « problème corps/esprit » est une redondance dans l’abstraction, une synecdoque plutôt qu’un enchevêtrement, ou même une opposition, entre l’anima et la matière, l’âme et la mama » [1].

L’élément décisif est qu’avec Harney et Moten, on pourrait dire, détournant Rousseau : « le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : Ceci est moi » (et non, comme chez Rousseau, « Ceci est à moi ») « et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile moderne » [2]. À ceci près qu’en la circonstance, la croyance ne vint pas de la simplicité d’esprit mais de la violence coloniale. Dans la cave du temps que constitue l’énoncé « ceci est moi », résonne—étouffé, mais réverbéré—le cri d’une communauté, une communication à la recherche de son dehors.

Refuser le soi qui a été refusé. – L’individu moderne se fonde en usant de la violence coloniale pour s’approprier un espace-temps déclaré désert, terra nullius. L’expropriation territoriale présuppose que des êtres soient d’abord expropriés de tout droit à devenir des individus : à certains êtres est refusé l’intériorité que le sujet-propriétaire s’est créée en s’appropriant un espace-temps. Les Noirs seront par conséquent des non-individus, des sans-soi, non pas des personnes ou des sujets comme les Blancs mais des « sous-sujets »–des « sub-subjects » dit plus nettement le texte original (p.15)

On comprend dès lors que Harney et Moten ne puissent suivre le motif d’une défense de l’intériorité et d’un « souci de soi » (Foucault), si ce souci ne commence pas par remettre en cause l’idée même du soi et de son intériorité frauduleuse. Vouloir inclure dans la société, les institutions, ceux à qui a été refusé d’être individu, sujet, soi, revient certes à maintenir le schème du soi-fondé-sur-le-non-soi, du sujet émergeant suite à l’expropriation ontologique du colonialisme ; mais, après tout, si par ce biais il est possible de reprendre son dû, de reprendre une part de ce qui a été volé, pourquoi pas l’inclusivité—une inclusivité dès lors tactique, qui ne se prendrait surtout pas pour une solution politique, car la position fondamentale défendue par Harney et Moten consiste d’abord et avant tout à refuser le soi qui a été refusé.

Refuser le soi refusé ne peut dès lors signifier devenir un sujet libre, si libérer le sujet est réitérer la structure onto-psychique du vol originaire de la modernité (et à ce titre précisons que Foucault était plus clair que ce que le livre de Harney et Moten pourrait laisse entendre, lorsqu’il écrit que le problème de la politique contemporaine n’est pas de « libérer l’individu de l’État et de ses institutions, mais de nous libérer nous de l’État et du type d’individualisation qui s’y rattache » [3]). C’est alors à partir de ce qui est supposé se passer sous le sujet—le sub- du subject—que la politique doit être pensée, à partir des « undercommons » : une forme de partage qui lie le collectif dans le fugitif et la dispersion, une affinité diffuse qui lie dans la séparation (p.123).

Complicité, stratégie, improvisation (undercommons). – Le problème avec l’idée de commons (de biens communs), nous disent Harney et Moten, est qu’elle suppose des sujets qui inter-agissent, créent des relations entre eux, et partagent, alors que pour qu’il y ait du commun, il faut qu’il y ait cette sous-strate de corps-esprits déjà partagés, utilisés, exploités, intra-agis par les forces qui ont tenté par tous les moyens possibles qu’il n’y ait rien (ou que le rien) entre eux.

Les « undercommons » se situent sous le niveau de ces individus-en-relation, là où vit ce qui ne s’achève en aucun sujet, aucune unité, là où l’inachèvement et l’impropriété seraient partagés sans devenir quelque objet que l’on peut vendre ou échanger : incomplet, tout incomplet est celui et celle qui peut être avec celles et ceux qui se refusent à la clôture du soi. Cet undercommunism totalement actuel dans les formes de vie qui le composent, mais farouchement virtuel au sens où il n’a pas à devenir actualisé par des sujets pleins et entiers, fait circuler une forme de « complicité », soit le fait d’agir dans l’institution pour autre chose qu’elle. Car c’est en cherchant sans cesse à ne pas se compromettre, à faire son travail tout en cherchant à sauver son âme, par exemple l’acte d’enseigner comme tel (ou de soigner) comme si celui-ci était un îlot-temps soustrait au néo-libéralisme, qu’on se perd et qu’on maintient les schèmes d’exploitation : l’institution est bien consciente de vos tourments, et c’est grâce à ces tourments intérieurs que l’on fera parfaitement son travail, que l’on fera tout pour essayer de rester moralement irréprochable, pour ne pas transgresser les frontières, pour cliver au mieux (à qui mieux-mieux).

Il faudra donc partir de la complicité, des articulations qu’elle rend possible entre ce qui est à l’intérieur de l’institution et ce qui est son dehors, pour éviter le piège de la stratégie lorsqu’elle se ramène à une rationalisation des situations impossibles à laquelle on nous condamne, à une manière de chercher à se produire comme sujet-dans-sa-différence. Peut-être faudrait-il expérimenter ce qui arrive quand la « vitesse de l’improvisation » (p.116) dissout et refonde la stratégie tout autrement, non plus comme strate mais comme comète ; non pas « chose étendue » (stratum) mais surrection ; non pas accumulation de pouvoir mais fugitive élaboration ; non pas théâtre d’opérations mais Quatuor pour l’Origine des Temps, orchestre sous la « conduction » improvisée de Lawrence D. « Butch » Morris.

Ajoutons cependant—pour lever toute équivoque quant à ce terme—que pour Moten, l’improvisation est  toujours « improvisation d’improvisation » : non pas la pure présence jetée sans prévoyance dans l’action, mais ce qui dans l’instant se donne à la fois comme une prophétie (voilà ce que j’annonce, à la hâte, ce que je fais sans avoir eu le temps de vérifier ce qui précisément ne peut que se présenter au cours du temps à venir) et comme la reprise des improvisations antérieures (il y a eu des précédents, une histoire, des archives rouvertes de toute urgence), l’absence elle-même étant convoquée dans l’acte [4].

Exo-communisme, exo-communications. – Harney et Moten ont raison de dire qu’« une vie non-fasciste est le refus du communisme » (p.126), lorsque ce non-fascisme consiste à promouvoir la forme de vie de l’individu libéral qui croit suffisant de ne pas se compromettre et de défendre la pureté de la raison, de la maîtrise des affects et de la modération comme réponse aux « hordes » fascistes (alors que celles-ci, notons-le, savent très bien réfléchir et utiliser les affects).

Mais la critique de l’individu comme vol originaire et réitérée de communauté, aussi cruciale soit-elle, ne me semble pas exactement ajustée à la situation contemporaine. Car le capitalisme est désormais « recombinant » (Franco Berardi), il n’a pas pour cible première l’individu, mais 1) des tranches d’individus, des éléments dividuels qu’il réassemble dans un second temps, et si nécessaire, sous la forme d’un individu transitoire, actualisation d’une réalité psychologique au préalable numérisée, polarisée en fonction des sollicitations d’achats, de votes, prophylactiques, sexuelles, etc. 2) des lignes transindividuelles qui sont exploitées et redistribuées sous des formes dividuelles, elles-mêmes reformatées si nécessaire au niveau individuel ou pseudo-collectif. Lorsque le capitalisme devient recombinant, et contrôle les processus de virtualisation et d’actualisation, ce dont nous sommes spoliés est de notre capacité de synthèse : tout se passe comme si le capitalisme digital tentait de devenir notre capacité de synthèse a priori ; cela ne veut certes pas dire qu’il y parvient, que le schématisme transcendantal est purement et totalement empirico-technique, mais cela veut dire qu’il s’y efforce violemment.

Je crains donc que le simple refus de l’individu-propriétaire passe à côté de la manière dont les technologies de la communication, les formes de numérisation intégrale de la réalité, les systèmes de contrôle d’accès, etc., ont d’ores et déjà répudié le concept d’intériorité : le « moi » des réseaux sociaux est moins l’enveloppe d’une propriété intérieure que l’expression et la densification d’opinions qui, une fois accumulées dans le monde digital, trouveront parfois à se décharger dans la réalité.

Il me semble dès lors nécessaire de penser deux niveaux à la fois : 1) celui qui consiste à refuser le soi qui a été produit par spoliation, et donc à poser le partage comme élément de dissolution de l’individualité au sein des undercommons ; 2) mais je crois tout aussi important de se soucier de ce qui dans le soi est de l’ordre du non-soi, une zone d’opacité qui ne me semble pas réductible à l’intériorité de l’individu-propriétaire. La zone d’opacité est de l’ordre de ce dehors que Deleuze décrit comme plus intérieur que toute intériorité, et le sujet serait plutôt dès lors à penser comme le pli que fait le dedans dans l’espace du dehors—le sujet non pas comme intériorité mais comme « dérivée du dehors » [5]. Cette zone d’opacité est ce qui se refuse à toute prise, d’où qu’elle vienne, telle une dimension impartageable, et inéchangeable, qui traverse l’existence et alimente une sorte d’exo-communisme, une ex-communication qui ne concerne ni des individus, ni une communauté, mais des correspondances imprévisibles entre une personne et de l’autre, de l’altérité humaine ou inhumaine. La zone d’opacité ne réinstalle ni de l’individu, ni de l’intériorité close, mais offre la condition de possibilité d’une dialectique—une communication sans confusion—entre le partagé et l’impartageable, le fini et l’infini, ce qui se tient sous le sujet et ce qui le déborde sous la forme de supra-sujets, de superjects évènementiels à la Whitehead, ou cosmo-jets en relation avec l’univers. C’est dans cette dialectique que se tient peut-être la possibilité de se réapproprier l’usage et les fins de notre capacité de synthèse transcendantale.

Démantèlement du monde et planète Terre. –  C’est en comptant avec l’inhumain, avec l’opacité de l’asubjectivité planétaire, avec le dehors cosmologique qui creuse le dedans des terrestres, que l’on pourra pleinement faire droit à la « procession de la Terre » (p.113) et démanteler le monde qui cherche à étouffer la Terre, dans les flammes et les clés d’étranglements. Il est vrai qu’il nous faut apprendre à improviser, car si les devenirs fascistes et les délabrements écologistes semblent s’imposer partout, la forme qu’ils prennent est imprévisible. Mais alors il nous faut gagner, même si c’est impossible, nous y sommes obligés, et les ex-communications—celles qui viennent de nos décisions, ou de nos goûts—doivent proliférer, selon nos termes et jamais selon ceux de nos ennemis. S’ex-communier veut dire ne jamais manifester en même temps et au même lieu que ceux qui ne doivent en aucun cas devenir nos amis. Cela veut dire créer l’espace-temps où nous pourrions être vainqueurs, l’espace-temps des ex-communications, des communications hors-contrôle, hors-commun et hors-de-soi, l’espace-temps prophétique et d’avant le temps où peut se dire et s’entendre :

« et quand nous gagnerons, la couleur noire pleuvra en averses de soleil tandis que le temps disparaîtra » (p.121).

FN


[1] Stefano Harney et Fred Moten, All Incomplete, Minor Compositions, 2021, p.13.

[2] « Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire, ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, que de guerres, de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : Gardez-vous d’écouter cet imposteur ; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n’est à personne » (J.-J. Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes).

[3] Michel Foucault, “Le sujet et le pouvoir », DE II, 1051.

[4] Cf. Fred Moten, In the Break : The Aesthetics of the Black Radical Tradition,  U. of Minnesota Press, 2003, p.63-64.

[5] Gilles Deleuze, Foucault, Paris, Minuit, p.113.

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