bulletin – 18/08/22

M :

Le 18 Août à 18h, nous nous sommes donné rendez-vous pour faire un point sur la situation.

La situation se répartissant au moins sur trois volets : celle de chacun.e dans sa vie, celle de notre groupe, celle de toute part : la situation générale.

Il apparaît rapidement qu’il est difficile de séparer ces aspects, ces dimensions, et qu’il convient plutôt d’envisager leur rapport ou leur non rapport – et ce qu’il nous est possible de penser et de faire, de tout cela, dans tout cela.

Assez vite, nous approchons de la question du point de vue – comme, peut-être, nous l’avions déjà fait au moment où la guerre a éclaté en Ukraine : quel est le point de vue qu’il est possible d’avoir ou d’adopter dans la situation ?

La situation, à l’issu de cet été catastrophique où le feu a pris partout, où la sécheresse a grandi et les orages brisé ce qui restait – est celle d’une ultime échéance, à la perspective d’une fin des choses dont sont sommes les auteurs et les victimes en même temps. Le point de vue, le regard que l’on cherche aujourd’hui ensemble devrait considérer l’impossibilité de cette position qui rend captif et sidéré.

Il s’agit donc avant toute position, avant toute conduite ou pratique éventuelle, d’envisager ce qu’on peut penser : comment, à quel endroit en soi et dans la pensée se mettre pour continuer à voir et se représenter ce qui arrive et le dénoncer, ou plutôt le défaire – comment faire pour que l’écriture figure une partie de l’expérience que nous vivons.

Il est évoqué une manière – en écriture et peut-être dans la vie – d’habiter la discontinuité.

Le piège est en effet terrible de croire en des changements qui n’en seraient pas, auxquels nous-mêmes voulons croire. Comment se déplacer dans une position spéculative dans laquelle la perspective de changement ne serait, peut-être, que la dénégation de la situation et de la catastrophe ?

Il semble que le réel que la planète nous renvoie nous incite à mentir, à ne pas voir ; ou bien croyant voir ne voyant rien encore.

On se dit qu’il y a aussi quelque chose de terriblement humain dans cette façon aveugle de ne pas voir pour survivre, une force d’illusion inépuisable qui, à de nombreux moments de l’histoire, a été salutaire, a donné du courage, a formé des résistances. Mais que faire si la force d’illusion devient la vie elle-même, qui se dénoncerait à tout instant sitôt qu’elle se maintient ?

Le mensonge, cependant, puisque le mot arrive, qui n’est pas très agréable, était initial à notre rapport au monde ; en tout cas il intervenait pour nous faire voir plusieurs choses dans ce monde qui nous était présenté comme une seule vérité, comme un seul monde, le monde capitaliste.

La perspective révolutionnaire et marxiste a été, et continue d’être la possibilité d’apercevoir le monde dans le scandale de sa production capitaliste et donc de chercher à en inverser le mouvement, d’en infléchir la norme, d’en interrompre la constance. On se dit que l’interruption révolutionnaire doit rester, pour nous, pour penser, pour penser qu’il y a une pensée des choses et de leur contraire, le point de vue que nous adoptons.

Même, il faudrait remplacer l’interruption catastrophique par l’interruption révolutionnaire.

Mais qu’est-ce que ça veut dire ?

Sont invoquées les expériences réelles, collectives, la vie partagée, et le relais entre toute pensée qui s’énonce sous la forme d’une pensée politique, et l’espace des luttes, la vie des gens.

S’il apparaît plus que nécessaire de constituer des espaces d’écriture et de sublimation pour représenter ce qui arrive et donc subjectiver quelque chose de ces expériences, il apparaît aussi important que ce travail des images et de l’utopie, se rapporte, comme à un besoin, à des pratiques, à des mouvements. On ne sait pas bien à quoi ressemble ces mouvements aujourd’hui, dans leur multiplicité, ils ne sont pas tous révolutionnaires. Ils existent néanmoins.

Des amoureux s’embrassent. Des enfants vont à l’école.

Il se peut qu’il y ait encore un mirage dans l’ambition d’une perspective historique (une perspective révolutionnaire étant la seule perspective historique) mais il semble difficile de s’en passer (en même temps qu’une autre sorte de récit s’inaugure dans une langue qu’on ne parle pas encore). Il semble aussi difficile de se passer de la perspective historique que du besoin que nous avons les uns des autres.

Arrivée là, je veux dire si je réalise à quel point je suis reliée au monde, aux êtres, dépendants d’elles et d’eux, de leur bonté autant que de leur méchanceté, de leur existence, la question de la survie et de la catastrophe cesse d’être la limite que le réel m’oppose. La limite me sera toujours donnée par l’état de mes rapports avec les êtres humains, car c’est avec eux, jusque dans la solitude, que je fais l’expérience de la réalité et donc de ce que je suis, ce que je peux faire.

B :

Un des éléments de cette discussion portait sur la volonté d’affronter le réel, et sur cette idée qui pour vous semble une évidence : qu’on ne peut regarder directement le réel. La Rochefoucauld était cité, mais peut-être dans cette phrase célèbre, l’essentiel est dans l’adverbe “fixement”. “Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement”. On peut voir le réel, mais on ne peut pas y rester. 

Alors oui, on doit opérer un travail de symbolisation, qui permet de contourner, mais cela ne veut pas dire que ce travail nous dérobe la vue du réel. C’est peut-être ainsi en tout cas que j’entends l’idée d’une dénégation constructive, qui ne serait pas réductible à un déni ; mais qui serait précisément aussi la formule de notre égarement. Nous pouvons garder en vue le réel dans notre travail de symbolisation, celui-ci n’est pas voué à être une fuite ou une esquive ; mais c’est cela même qui ne suffit pas. Du moins qui ne suffit plus si nous restons seul(e)s.

J’étais tout à fait d’accord avec l’idée que le travail de “sublimation” (vous utilisiez tous les deux ce terme cette fois-ci, même si M. lors d’une précédente discussion avait fait part de ses réticences) ne vaut que s’il est “relayé par des expériences communes, politiques”, et sur une autre formule de M. : seul le partage de l’expérience permet véritablement de savoir. (Du moins c’est ce que j’ai noté, j’espère ne pas trahir.)

Le problème est de savoir comment créer une expérience collective du savoir du réel. Du savoir de ce réel, qui concerne la finitude du monde, l’accélération de sa fin projetée, la manière dont nous nous trouvons inscrits dans cette accélération. Ainsi seulement pouvons-nous garder en vue le réel qu’il s’agit de ne pas perdre de vue, et ainsi seulement le travail de symbolisation peut-il être vraiment celui d’une dénégation constructive.

F :

Toute œuvre d’art implique une expérience préalable, et vient aussi en défaut de la plénitude de l’expérience originaire, qu’elle tente de suppléer par une autre expérience, une expérience de rattrapage. La première expérience est extra-artistique, la seconde s’effectue dans et par l’art, et jusqu’au spectateur qui est appelé à créer à son tour – la sensation est appel de création, elle est angoisse, joie, chant ou lamentation, qui peut nous amener à vivre autrement dans la vie, à sur-vivre dans la vie et faire en sorte que la vie à la fois n’oublie pas ce qui n’est pas elle, la mort, l’éternel, s’en abreuve et aussi les laisse toutes deux sur la berge du vivant, qui doit aussi se délester de tout, y compris de soi, pour se donner à l’existence.

Ce qui compte est d’abord le travail de l’art qui s’ébauche devant soi, avec les matériaux présents, cherchés, comme guidés par l’intuition. La sublimation est alors pour moi une sorte de transmutation comme immédiate de la matière en forme, de la forme qui vient dans l’intuition. Il y a alors aussi sublimation des pulsions, ce qui veut dire leur pleine participation à la mise-en-forme.

Sublimer, c’est mon chant de vie accueillant mon aller-vers-la-mort. Le Réel s’y passe et fait que je ne m’en étouffe pas.

Éviter intégralement le Réel n’est pas sublimer mais dénier. La dénégation est plutôt le Réel courbé qui ne se fiche pas en moi comme un dard, une balle qui ne serait plus perdue. La dénégation est alors croyance nécessaire à l’affirmation de la vie même quand tout est perdu. Elle défixe. Nous ne sommes plus fixés par le Réel.

Vous avez entendu comme aujourd’hui il se dit « avoir fixé un incendie » ? On ne les éteint plus, on ne sait pas comment les éteindre les incendies, les atteindre. Pour nous, c’est pareil. Quelque chose flambe en-dessous. Et c’est pourtant Désert qu’il nous faut être, à la manière dont Elizabeth Povinelli en parle dans Geontologies : A requiem to Late Liberalism : le Désert est ce qui se détourne des humains, ce qui se retire, plutôt que l’absence de vie :

« La Terre n’est pas en train de mourir. Mais la Terre peut se détourner de certaines formes d’existence. Dans cette optique, le Désert n’est pas ce dans quoi la vie n’existe pas. Le Désert est l’endroit où une série d’entités ont cessé de s’occuper des types d’entités que sont les humains et ont donc fait des humains une autre forme d’existence : os, momie, cendre, terre ».

Il ne s’agirait donc pas, par la création, la forme, de dénier le monde, mais au contraire d’accompagner la Terre dans son propre détournement ; ce qui veut dire sentir en nous l’inhumain au lieu de seulement se préoccuper de nous comme humains. La sublimation devient alors sub-version, canal, tunnel, non pas habiter mais migrer. Car le Réel est inhabitable.

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