« hölderlin et le « communisme» »

« Le communisme nomme l’énigme de la Terre », écrit Joseph Albernaz dans un article remarquable sur Hölderlin et le « communisme » – un terme que Hölderlin a inventé, nous explique Albernaz (cf. « The Missing Word of History : Hölderlin and “Communism” », ainsi que « Communism of Spirits », le texte de Hölderlin co-traduit par Albernaz, in The Germanic Review, 2022, vol.97). Le communisme, et non le surhomme ; l’énigme, et non le sens – car la formule d’Albernaz fait résonner la présence d’un autre esprit, un autre fantôme, celui de Nietzsche et de son « le surhomme est le sens de la Terre » (Ainsi parlait Zarathoustra). Le communisme, nous le comprenons grâce à Albernaz, ne sera politiquement à la mesure de notre époque que lorsque sa fondation poétique aura trouvé son interprétation philosophique. Il est grand temps de faire fondre la politique au creuset d’une révolution autant anthropologique que cosmologique, où le commun et le trou noir du commun sauront trouver leur nouvelle tension, l’irrésolution d’où tout acte authentique peut éventuellement surgir.

Ci-dessous la traduction partielle de l’introduction de l’article d’Albernaz.


 

I. « Communisme des esprits »

Un esprit hante le communisme ; un esprit, dans le communisme, fait défaut. C’est ce qu’affirme le regretté philosophe Jean-Luc Nancy dans un récent livre d’entretiens. Nancy, qui, au cours des cinquante dernières années, a réfléchi de manière plus approfondie et originale que quiconque à la question de la communauté, du commun et du communisme, jette un regard sur les deux derniers siècles et conclut : « L’histoire du communisme fut une histoire sans esprit » (cf. Democracy and Community, Polity, 2019). Nancy pense aux déceptions politiques de son époque, mais il fait également remonter cette absence d’esprit aux origines du communisme moderne, à la fin du XVIIIe siècle, avec le sentiment que « le mot « communisme » exprime un désir persistant. Il exprime la conscience que la société – la société de la fin du XVIIIe siècle – manque de quelque chose, à savoir d’un esprit communal ». Si cette perte d’esprit est liée à l’origine même du communisme, comme le prétend Nancy, il est nécessaire de retourner à la fin du XVIIIe siècle pour retrouver une autre origine, une autre histoire et un autre esprit du communisme, qui commence précisément comme un « communisme des esprits » sous le signe de Friedrich Hölderlin.

Que Nancy mentionne ensuite Hölderlin à côté de l’idée d’esprit vers la fin de ce même livre-entretien est significatif. Nancy est loin d’être le seul penseur communiste à être attiré presque magnétiquement par le poète allemand, qui a légué un héritage complexe (exploré dans la conclusion de cet article). Car s’approcher de l’origine de cette intimité entre Hölderlin et le communisme, c’est en fait s’approcher de l’origine du mot « communisme » lui-même – une question qui n’est pas sans poser d’autres énigmes, puisque toute origine « pure » est une énigme. Mais l’affinité pointe vers quelque chose d’aussi remarquable que d’essentiellement inconnu : Hölderlin a inventé le mot « communisme ». Son utilisation de « Communismus » est probablement la première apparition du mot dans une langue moderne, et elle apparaît au début des années 1790, dans un court texte fragmentaire intitulé Communismus der Geister [Communisme des esprits].

Communisme des esprits a été publié pour la première fois par Franz Zinkernagel en 1926. Le texte comprend une description de son cadre, le paysage, la chapelle du XIe siècle de Wurmlingen, et un dialogue entre deux jeunes gens sur la religion, l’éducation et les formes possibles de communauté à l’époque moderne, suivi d’une ébauche relative à une périodisation de l’histoire. Communisme des esprits est aujourd’hui pratiquement inconnu (même des spécialistes de Hölderlin), ayant été exclu du corpus du poète il y a soixante ans, après avoir été rejeté comme probablement inauthentique par Friedrich Beissner, l’imposant éditeur de Hölderlin au milieu du XXe siècle ; il est donc grand temps de le réévaluer.

Cet essai, qui accompagne l’introduction et la traduction séparées de Communisme des esprits, est le premier scientifiquement complet sur le texte en anglais, et l’un des premiers dans n’importe quelle langue. Il comprend une discussion de l’histoire manuscrite et éditoriale de Communisme des esprits, une analyse de son contenu et de son texte, un argument en faveur de la paternité de Hölderlin et de la datation (vers 1794), et une réflexion sur la signification de l’invention par Hölderlin du terme « communisme », dans la perspective de son héritage et de sa réception jusqu’à aujourd’hui. J’ai découvert de nouvelles connections, de nouveaux arguments et de nouvelles sources à travers un certain nombre de sphères différentes pour dépeindre une image générale hautement probable de la paternité de Hölderlin, et pour ouvrir de nouvelles questions et constellations pour des discussions futures. Communisme des esprits n’a jamais été banni ni intégré avec succès dans le corpus de Hölderlin – il revient toujours d’un autre temps hors du temps, comme un revenant, ou comme, dans la phrase énigmatique de Hölderlin, « le grand enfant du temps » [das große Kind der Zeit], en attente de renaissance.

Avant d’aborder le manuscrit de Communisme des esprits, il convient de mentionner une preuve biographique remarquable, et déterminante. Cette corroboration concerne le cadre de Communisme des esprits – la chapelle médiévale de Wurmlingen – et Hegel, le camarade de chambre de Hölderlin au séminaire de Tübingen. Il se trouve que les deux amis ont visité ensemble la chapelle de Wurmlingen à la fin de 1790. Un matin de la mi-novembre 1790, après avoir étudié jusque tard dans la nuit, Hölderlin écrit à sa sœur Heinrike : « Aujourd’hui, c’est la foire [Große Markttag]. Plutôt que de me laisser bousculer par la cohue, je vais me promener avec Hegel, qui est dans la même chambre que moi. Nous allons à la chapelle de Wurmlingen avec sa fameuse vue ». Comme l’ont suggéré les quelques autres commentateurs du texte, cette visite à la chapelle médiévale avec Hegel pourrait bien avoir inspiré ce fragment, faisant de la conversation des deux jeunes hommes devant la chapelle de Wurmlingen dans Communisme des esprits une version littéraire d’une conversation réelle que Hegel et Hölderlin ont eue devant ce même lieu – deux jeunes séminaristes écartelés quant à leur vocation théologique et bouleversés par Kant, la Révolution française, et le nouveau monde que ces développements laissaient augurer.

Ainsi, si Communisme des esprits est bien de Hölderlin, il n’est pas seulement remarquable parce qu’il contient l’utilisation la plus ancienne du mot « communisme », et par un poète majeur. La possibilité que le « communisme » soit né d’un échange d’amitié entre un grand poète et un philosophe – voire, pourrait-on dire, entre la poésie et la philosophie elles-mêmes – est peut-être tout aussi importante, bien qu’à une époque où ni Hölderlin, ni Hegel n’auraient séparé nettement ces orientations. Et ce, des décennies avant que Marx, abandonnant ses premières recherches sur la poésie romantique, n’adopte les méthodes philosophiques du colocataire et interlocuteur crépusculaire de Hölderlin pour générer la notion de communisme avec laquelle le monde allait devenir si familier…

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