l’écologie des black panthers

Le 18 novembre 1970, Huey P. Newton prononce un discours au Boston College, au cours duquel il explique la position idéologique du parti des Black Panthers, que lui et Bobby Seale ont cofondés quelques années auparavant. Le « Programme en Dix Points » que Newton et Seale ont écrit

« n’est pas révolutionnaire en soi, ni réformiste. C’est un programme de survie. Nous, le peuple, sommes menacés de génocide parce que le racisme et le fascisme sévissent dans [l’Amérique du Nord] et dans le monde entier » [1].

Certes, l’objectif politique est la révolution : il s’agit bien, comme l’énonce clairement le dixième et dernier point du Programme, d’« altérer » ou d’« abolir » un gouvernement incapable d’assurer la vie, la liberté, et la recherche du bonheur des personnes Noires[2]. Mais avant que ne s’accomplisse la « transformation » de la société, Huey précise, « nous devons exister. Pour exister, nous devons survivre ; par conséquent, nous avons besoin d’un kit de survie » et c’est que le Programme constitue.

Le sens que les Black Panthers donnent au terme de survie semble différent de celui qui circule aujourd’hui, une époque placée sous le signe de la Sixième extinction de masse – de l’effondrement, de l’apocalypse écologique, etc. Car pour les Black Panthers, la survie n’est pas recherchée pour elle-même, mais en vue de la révolution :

« Nous ne devons pas considérer nos programmes de survie comme une réponse à l’ensemble du problème de l’oppression. Nous ne prétendons même pas qu’il s’agit d’un programme révolutionnaire. Les révolutions sont faites d’une matière plus solide. Nous disons que si le peuple n’est pas là, la révolution ne peut être réalisée, car c’est le peuple et lui seul qui fait les révolutions ».

Afin de décrire la manière dont le Programme relie survie et révolution, Huey propose la métaphore suivante :

« Ce programme fonctionne un peu comme la trousse de premiers secours que l’on utilise lorsqu’un avion tombe et que l’on se retrouve au milieu de la mer sur un radeau en caoutchouc. Vous avez besoin de deux ou trois choses pour tenir jusqu’à ce que vous puissiez atteindre le rivage, jusqu’à ce que vous puissiez atteindre cette oasis où vous pourrez être heureux et en bonne santé ».

Le bonheur et la bonne santé ne seront pas seulement atteints grâce au programme de survie, mais grâce à la révolution ; mais la révolution exige des gens pour la faire, or « en ce moment, le cercle de ceux qui nous dirigent nous menace au point que nous avons peur de ne pas exister pour voir le lendemain ou la révolution ». C’est pour cela qu’« il est nécessaire que nos enfants grandissent en bonne santé, avec un esprit fonctionnel et créatif. Ils ne peuvent pas le faire s’ils ne reçoivent pas une alimentation correcte ». L’alimentation correcte n’est pas une valeur en tant que telle, la santé n’est pas recherchée comme une fin, mais comme une condition de la transformation sociale : un lendemain. Préserver sa propre vie n’est dès lors plus un geste individualiste, mais une « obligation », car ne pas préserver sa vie serait l’équivalent d’un « suicide réactionnaire parce que les conditions réactionnaires auront causé [la] mort. Si nous ne faisons rien, nous acceptons la situation et nous nous laissons mourir ». On comprend dès lors que le dernier point du Programme, alors qu’il insiste sur la vie, la liberté, et le bonheur, finisse pourtant sur la question de la sécurité et la nécessité de « nouvelles protections ». Car se protéger, c’est se défendre ; et se défendre, c’est se préparer à la possibilité de la révolution[3].

On réfléchira aujourd’hui, pour chaque situation, selon les personnes concernées, le genre, la race et la classe, à ce que peut être une bonne protection – une vie en commun, une arme de défense, pourquoi pas un vaccin, tout dépend des fins et de la manière dont ces fins sont mises en pratique. On se demandera aussi si notre pensée de l’écologie ne devrait pas être reconsidérée, intégralement, à la lumière des Black Panthers et des écrits de son Ministre de la Défense Huey P. Newton : rendre la question écologiste indépendante de la visée politique révolutionnaire, l’autonomiser épistémologiquement et politiquement, est la rendre disponible aux appétits financiers, aux velléités de contrôle comme aux théories qui la réduise aux cadres d’un Parlement – nous faudrait-il abolir l’écologie ? Cela supposerait, d’une part, de repenser la nature dans un cadre excédant la limitation ontologique et épistémologique de l’écologie (une nature contre l’écologie) ; d’autre part, d’encastrer l’écologie dans un horizon révolutionnaire (la Terre vue d’en-dessous).


[1] Huey P. Newton, « Speech Delivered at Boston College: November 18, 1970 » in To Die for the People: The Writings of Huey P. Newton, Vintage Books, 1972 p.20. Je remercie Ingrid Diran pour m’avoir fait découvrir les écrits théoriques et politiques de H. P. Newton.

[2] Huey P. Newton, « The Ten-Point Program », p.6. Je résume ici ces dix points : 1) la détermination par la communauté Noire de sa propre destinée ; 2) l’accès au plein emploi ou à défaut – car cela a peu de chance d’arriver – l’appropriation des moyens de production ; 3) la fin du vol continuel de la communauté Noire et des réparations financières ; 4) un habitat « décent », passant par des coopératives de terres et de logements ; 5) une éducation exposant « la vraie nature de cette société Nord-Américaine décadente » ainsi que la « vraie histoire » de la communauté Noire ; 6) l’exemption du service militaire, puisque le but est la « défense » de la communauté et non pas le meurtre de celles et ceux qui sont aussi les victimes du racisme blanc ; 7)  la fin de la brutalité policière et la mise en place d’une auto-défense armée (« les Noirs doivent s’armer pour se défendre ») ; 8) la remise en liberté des personnes Noires injustement emprisonnées ; 9) des procès où les personnes Noires seraient jugées par leurs pairs et pas seulement par des blancs ; 10) l’abolition du gouvernement si celui-ci s’avère incapable d’assurer la vie, la liberté, et la recherche du bonheur.

[3] [Note du 5 juin 2022] Se préparer par l’autodéfense a sa propre forme d’autonomie, comme je l’apprends en lisant le livre crucial d’Elsa Dorlin, Se défendre : une philosophie de la violence (La Découverte/Poche, 2019 (2017). Sur les Black Panthers, cf. p.146-159). Que la révolution soit possible indique qu’elle peut être différée, et qu’en attendant il s’agit d’affirmer un droit à se protéger contre ce que Newton nomme un « génocide ». Ce droit n’est pas de l’ordre de la légitime défense, soutient Elsa Dorlin, mais est l’expression d’un rapport à soi (l’auto-défense constitue le sujet là où la légitime défense le présuppose). Lorsque ce n’est pas dirigé contre un(e) autre, se défendre pourrait être envisagé comme l’acte originaire par lequel on devient quelqu’un.

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